mardi 1 mai 2007
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Par Phil, mardi 1 mai 2007 à 16:10 :: D'autres trucs...
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vendredi 20 avril 2007
Par Phil, vendredi 20 avril 2007 à 20:46 :: Le miel des oreilles
Avant même sa sortie, « Year Zero », le nouvel album de Nine Inch Nails – plus que jamais la chose de Trent Reznor - a beaucoup fait parler de lui. Et pas seulement auprès de la communauté des fans, même si c'est clair qu'on n'avait rarement (jamais ?) vu une telle attente chez les NIN-ophiles. C'était déjà un événement de voir débarquer un nouvel album, à peine deux ans après « With Teeth », alors qu'il faut compter habituellement autour 5 ans entre chaque disque... Il a fallu en plus que Reznor fasse monter la sauce en orchestrant une campagne de pub inédite. En lançant un « Alternate Reality Game » avec ses codes secrets renvoyant vers des tas de sites internet, en développant un univers virtuel lié au disque avec sa mythologie foisonnante, le musicien démiurge a rendu tout le monde fou. Au même moment sortait un DVD live, et le groupe se lançait dans une nouvelle tournée en Europe accentuant son omniprésence sur la scène musicale du moment. Ultime trouvaille/gadget alimentant le buzz : on a trouvé dans des toilettes de salles de concerts des clés USB avec des morceaux du futur album, ainsi que le clip du premier single (joué certains soirs en live).
Du coup, quand l'album a déboulé dans les rayons, il y avait un risque indéniable que tout le travail en amont se retourne contre le disque final – si celui-ci n'avait pas été à la hauteur de l'attente suscitée. Il n'en a rien été, loin de là ! Et s'il est impossible de trouver un fan du groupe qui ne soit pas complètement dingue de cet album – et même la presse culturelle et musicale, pas toujours tendre avec Trent, accueille ce dernier né avec admiration – rien à voir avec l'aveuglement ou la mauvaise foi d'un public converti d'avance. Parce que Reznor n'a pas fait tout ça dans le vide, juste pour le fun. Au contraire, toute cette campagne d'annonce vient soutenir un album riche, probablement le plus réfléchi du groupe jusqu'ici. Alors que le précédent ressemblait plus à une compilation de morceaux sans vrai liens entre eux (tout étant relatif, en fouillant bien, on trouve des thèmes centraux, et la fin du disque fait preuve d'une belle cohérence), Reznor renoue avec les concept-albums qu'étaient « The Downward Spiral » et « The Fragile ». Est-ce parce que certains ont été déçus par l'album précédent que Trent a voulu revenir aux fondamentaux de NIN ?
Entièrement conçu, écrit et enregistré tout seul comme un grand par Trent pendant la dernière tournée américaine du groupe, « Year Zero » représente la vision (sombre, bien sûr !) que le compositeur porte sur le monde actuel, et particulièrement sur son pays. Le concept de l'album décrit un monde futur qui est une excroissance de l'Amérique de Bush, un monde en guerre où règne la perte des valeurs et l'obsession du contrôle. C'est une sorte de symphonie sans espoir qui décrit la lente dégénérescence du monde, jusqu'à l'apocalypse finale, un disque voulu par Trent comme « un album pour danser en fêtant la fin du monde ». Après les orientations très « romantiques post-ado » des grands disques précédents, Reznor se livre ici tout autant, mais cette fois à travers un disque plus adulte, celui d'un mec mûr de 40 ans qui vit dans un monde qui lui fait peur. Un disque engagé politiquement, mais au discours complexe, et qui veut provoquer des interrogations chez les gens sans les mener par le bout du nez avec des discours faciles. On entendra aussi un discours écologiste qui prolonge le morceau « Non Entity » que Trent avait écrit à la suite de l'ouragan Katrina. .
Cet album principalement produit et réalisé sur des ordinateurs portables dans des chambres d'hôtel offre un résultat très électronique, plein de machines et de boites à rythme, de synthés et d'effets, de scratches et de distorsions sonores- même si les guitares et les basses sont bien présentes aussi. Le résultat est forcément plus froid que tout ce qu'on a pu entendre de NIN jusqu'ici, et c'est même certainement le disque le plus hermétique du groupe. Bizarrement, ça ne l'empêche pas d'être aussi « touchant » qu'un Fragile, Reznor ayant encore réussi à trouver des connections qui parleront à beaucoup de ses auditeurs. Le chant, quant à lui, repose plus sur des chuchotements et une voix basse que sur des hurlements, avec des modulations agissant comme un instrument de musique supplémentaire.
Faisant appel ponctuellement au batteur Josh Freese et au slammeur Saul Williams, Trent s'est aussi entouré de son vieux comparse Atticus Ross et du génie des studios Alan Moulder pour produire un résultat final tout bonnement ahurissant... Quel son, compact, percutant, bétonné ! Et le concept du disque est prolongé par un packaging et un livret magnifiques conçus en collaboration avec Rob Sheridan – jusqu'à un gadget terrible : le disque change de couleur suivant la chaleur, révélant des codes participant au jeu virtuel. Et encore Trent annonce-t-il maintenant une BD Year Zero, et peut-être une série télé (à quand les capotes Year Zero ?).
Le disque s'ouvre sur Hyperpower!', un instrumental emphatique qui ne cesse de monter en puissance, intro superbe qui nous immerge tout de suite dans le disque. The beginning of the End est un morceau rock aux paroles acides, très direct et d'une efficacité à toute épreuve. Le premier single, Survivalism, est bien plus difficile d'accès, monstre mutant dans lequel Trent déroule sa paranoïa sur des nappes de bruits électroniques et un refrain rentre-dedans imparable – il faut s'habituer à la chanson, l'apprivoiser, et ça devient alors énorme. Suit le dyptique The Good Soldier / Vessel, variations autour du même thème Jarhead-ien du soldat paumé dans une guerre qui le dépasse , dans une version zen (avec synthés planants, xylophone et riff de guitare mélodique) puis dans une version très bruitiste (rythmique de plomb, sons sortant de partout) se terminant dans une orgie sonore qui fait l'effet d'un rouleau compresseur. Retour au calme avec Me I'm Not dont la musique synthétique toujours accrocheuse et le refrain onirique laissent la part belle au chant inquiet de Trent, avant une fin instrumentale superbe. Sous ses attraits de chanson pop-rock (que ce soit dans la musique rythmée, dans le refrain radio-friendly ou dans le chant délirant), Capital G cache des paroles noires et une charge sans pitié contre Dobeuliou; la contradition entre le fond et la forme faisant toute la richesse du morceau. My Violent Heart est une chanson simple au premier abord, dans sa structure et sa composition, mais révèle de nouveaux trésors à chaque écoute, de par le travail incroyable effectué sur le son et la voix qui passe par tous les stades du chanteur. The Warning est probablement la chanson la plus indus du disque, axée sur les percussions et guitares déchirantes atour d'une mélodie répétitive à la basse et d'un phrase répétée en boucle pendant la dernière partie du morceau.
On entre alors dans la partie la plus expérimentale de l'album, d'abord avec God Given (ses couplets et son refrain dansants pleins de breaks, sa fin instrumentale technoïde), sorte de Justin Timberlake sous acide (j'assume !) qui incarne le côté « dancefloor apocalyptique » voulu par Trent – ZE surprise du disque et une chanson qui laisse sur le cul. Puis Meet your Master, qui pourrait être des plus classiques sans ses arrangements (et cette basse incroyable !) qui l'amènent définitivement ailleurs. On enchaîne avec The Greater Good, quasi instrumental (quelques paroles-slogans sont chuchotées par Reznor) qui nie toute notion de mélodie pour développer une atmosphère hautement anxiogène. Plus loin, un vrai instrumental, Another Version of the Truth, prolonge cette ambiance en recourant au piano calme du bien nommé « Still » qui accompagnait le live de 2002. Entre ces deux morceaux, The Great Destroyer est une bizarrerie alliant guitares et effets électroniques, rythmiques solides et cassures brusques, qui se termine par Trent criant le titre sur un ton très « hard rock eighties » et une minute trente de tripatouillages informatiques étranges. Et la fin de l'album arrive, et avec elle l'émotion submerge de la froideur. Via In this Twilight, un slow absolument magnifique. Et Zero-Sum, qui semble résumer toutes les expériences de l'album - pendant les couplets, Trent murmure un beau texte sur un mur de musique, et le refrain marque une envolée lyrique superbe – chanson assez indescriptible mais qui continue de marquer longtemps après que le disque soit terminé.
Alors bien sûr, mes chers lecteurs sont habitués à mes dithyrambes et superlatifs de toutes sortes, et je vois pas pourquoi cette chronique y aurait échappé. Seulement là, c'est vraiment approprié, si si j'vous jure ! Si « Year Zero » n'atteint pas pour moi la grandeur de l'énormissimantesque « The Fragile », c'est instantanément mon second NIN préféré – et je sens que c'est pas près de changer. Un chef d'oeuvre, qui procure un plaisir direct tout en étant d'une richesse musicale et thématique affolante. Encore un coup de génie magistral de Trent, qui n'a décidément pas fini de nous étonner (d'autant plus quand on sait qu'il prépare un second volet – Year One ? - pour l'année prochaine !).
jeudi 12 avril 2007
Par Phil, jeudi 12 avril 2007 à 12:55 :: Le film de ma vie
Même si ses films ne sont pas toujours parfaits, Danny Boyle est un gars très appréciable, dont les qualités surpassent largement les quelques trucs moins bons – comme par exemple son incapacité à terminer ses films sans partir en vrille. A part « Millions », son seul film franchement raté (mais qui se laisse regarder quand même), « Petits meurtres entre amis », « Une vie moins ordinaire » et même « La plage », sont de très bons films. Et puis, surtout, Boyle nous a offert deux méga bombes : le génialissime « Trainspotting », et « 28 Jours plus tard » qui s’est imposé assez rapidement comme un film d’horreur culte (que je ne me lasse pas de revoir sans arrêt en DVD).
« Sunshine » entre instantanément dans le trio de tête des meilleurs films du réalisateur, et ne déroge pas aux règles de ses films précédents : faire plaisir aux spectateurs, sans pour autant les prendre pour des cons – offrir un film spectaculaire et solide à la fois, qui parle autant aux tripes qu’au cerveau.
Cette réussite (tout comme les points négatifs du film, on le verra plus loin) est à mettre au compte de la paire que forme le réalisateur avec Alex Garland, son scénariste attitré depuis « La Plage » (adapté de son roman). Sur un pitch simplissime – en 2057, le soleil se meurt et une mission est envoyée avec une bombe nucléaire pour le « rallumer » - Garland déploie un scénario riche et astucieux. Déjà parce qu’il dose idéalement les ingrédients, ne sacrifiant pas la réflexion au suspense, intégrant un grand nombre de péripéties et d’événements dans un ensemble très bien structuré. En plus parce qu’il s’appuie sur des personnages très vivants et extrêmement bien définis, auxquels on s’identifie instantanément grâce à quelques détails biens sentis. Résultat : on vibre avec eux, on s’intéresse, on vit le film de l’intérieur.
Ce scénario aux petits oignons est soutenu par la mise en scène de Boyle, qui aboutit là aussi à une merveille d’équilibre. Les effets spéciaux et la technique ne prennent jamais le pas sur la narration et les personnages, l’esbroufe parfois envahissante du réalisateur laisse la place à une réalisation carrée et efficace. Ici, Boyle n’oublie pas qu’il avait été en lice un moment pour réaliser le quatrième « Alien » (on rêve de ce qu’il en aurait fait à la place du film – certes sympathique, mais pas génial – de Jeunet !) et s’éclate à faire son film de SF, avec un enthousiasme communicatif.
Bien sûr, « Sunshine » doit énormément aux grands classiques du genre, au premier rang desquels « 2001 l’Odyssée de l’espace » et « Alien » (mais aussi « Silent Running » ou « Solaris » - le vieux). C’est un film à mi chemin entre la contemplation mystique d’un Kubrick et l’aventure spatiale scientifique qu’avait royalement foirée De Palma et son « Mission to Mars ». Mais l’héritage du passé n’est jamais gênant, parce que Boyle ne cite jamais ouvertement ces films : son but est de faire un gros film de SF sérieux, un genre en soi qui a finalement peu de représentants et qui rappelle donc forcément ses glorieux aînés. Et il aboutit aussi à l’un des rares équivalents ciné valables à la littérature de SF.
« Sunshine » joue beaucoup sur les éléments formant l’essence même de la SF (au cinéma et en littérature) : le mystère de l’inconnu, la fascination et l’angoisse que provoque l’immensité de l’espace, la confrontation de la science et de la croyance, l’homme face à l’infini… Et comme Boyle et Garland sont des misanthropes irrécupérables, leur vision sans concession des rapports humains va aussi dans le sens d’une SF sombre et réaliste.
Le film fonctionne sur un enchaînement de scènes fortes qui collent au siège, que ce soient des scènes « d’action » ou plus axées sur la réflexion. Sans vouloir spoiler, il est impossible de rester de marbre devant la réparation du bouclier solaire, l’explosion de la serre, la découverte du sort de la première mission Icarus, les sacrifices des uns et des autres, l’incroyable séquence où des membres d’équipage doivent décider du sort de l’un d’eux… Boyle a toujours cette capacité démente de saisie le spectateur par le colback et de ne pas le lâcher de la première image au générique de fin.
Bon directeur d’acteurs, Boyle s’appuie souvent sur des gens à fort potentiel dont il sait tirer le meilleur. C’est encore le cas ici avec une distribution internationale où tout le monde est parfait, de Cillian Murphy et son physique d’extra-terrestre à Chris Evans (qui démontre des capacités étonnantes quand on repense à la Torche du pourrave « Fantastic Four »), de Michelle Yeoh (sans écharpe) à l’ex San Ku Kai Hiroyuki Sanada, et des moins connus et tout aussi bons Rose Byrne ou Cliff Curtis... En plus, comme pour « 28 jours plus tard », la musique est signée John Murphy (secondé par le groupe Underworld), et comme pour « 28 jours plus tard », elle est absolument monstrueuse et contribue à la grandeur du film.
Malheureusement, le film est (comme les précédents du réalisateur !) handicapé par un dernier acte en deçà du reste. Ça ne gâche pas le film – d’autant que la toute fin est quand même mortelle – mais c’est dommage. Dans cette dernière partie, on fait face à un film à suspense plus classique et à l’enjeu moindre. Et même la réalisation s’emballe, parfois jusqu’au grand n’importe quoi (les plans floutés moches, la surenchère de mouvements illisibles). Il n’est pas certain non plus que le film se tienne parfaitement du point de vue scientifique, mais quand on est dans la salle, on s’en tape : c’est suffisamment crédible pour qu’on ne décroche pas, et on est trop occupé à participer au suspense pour y accorder trop d’importance.
Malgré son caractère parfois bancal et sa dernière partie hors sujet, « Sunshine » est un film qui fait plaisir au spectateur. Et c’est même peut-être justement grâce à ses défauts qu’il est si bon, parce qu’il en devient très attachant. Et puis, dans le marasme actuel des sorties ciné, voir un grand spectacle intelligent, un bon film de SF comme on n’en avait pas vu depuis longtemps, un film prenant, plein de suspense, aux personnages intéressants... et ben ça se rapproche d’une certaine conception du bonheur.
dimanche 8 avril 2007
Par Phil, dimanche 8 avril 2007 à 02:12 :: Le miel des oreilles

Je vais faire un instant mon vieux con : à mon âge avancé, il devient rarissime de faire de véritables découvertes musicales marquantes, de tomber sur des « nouveaux » chanteurs ou groupes qui viennent tutoyer tout là haut là bas les Cure, DM ou Thiéfaine qui m'accompagnent depuis la nuit des temps ou pas loin. Les petits nouveaux plus qu'appréciables, y'en a, mais des trucs vraiment marquants et qui restent (à un niveau purement subjectif), pas tant que ça.
Et ben, Prohom fait partie de ces quelques rares élus. Toutes proportions gardées, parce que bon Prohom c'est pas Trent Reznor quand même - c'est juste ce qui se fait de mieux en chanson française en ce moment, une fois enlevés les anciens pas encore morts artistiquement (Hubert) ou temporairement (Noir Des').
Philippe Prohom et sa bande ont débarqué de nulle part au début des années 2000 avec un 6 titres puis un premier album absolument génial, mêlant rock puissant et arrangements électroniques, pour des chansons très noires et très fortes, aux textes cyniques et lucides. Ca commençait déjà plus que bien, mais avec le grandiose « Peu Importe » en 2004, Prohom enfonçait le clou avec maestria. Encore plus maîtrisé et repoussant plus loin tout ce qui avait été amorcé dans le premier disque, ce deuxième album était un pur chef d'oeuvre (Nagui staïle). Ni plus ni moins qu'un des meilleurs disques français de tous le temps, et paf. Et la tournée qui a suivi démontrait que Prohom était aussi bon sur scène qu'en studio, ce qui n'est pas peu dire.
Alors quand le troisième album du prodige est annoncé, le Phil (moi, pas lui) devient fébrile... et très vite inquiet. Parce qu'avec « Allers Retours », Prohom change tout. Nouveau label, nouveau groupe (alors là, je dis non !), nouvelle équipe derrière les manettes... Le making of de l'album diffusé régulièrement sur le net laissait craindre une volte face radicale et une orientation très « rock français » dans laquelle le chanteur perdrait sa spécificité pour ressembler au premier Luke venu (beuark). On venait déjà de se taper le désastre du troisième album de Kaolin, là, c'était trop !
Cet album était donc tout autant attendu que redouté, mais l'impatience et la curiosité ont été les plus fortes, et je me suis jeté dessus dès sa sortie. Et de fait, le début du disque appuie là où ça fait mal et ne rassure pas vraiment. Malgré un riff de guitare bien sympathique à la fin, « Le meilleur » montre un compositeur en petite forme, que ce soit dans une musique routinière ou dans des paroles banales. Pas mieux avec « Chez les fous », morceau rock très écoutable mais loin de la transcendance. Aïe... Et puis d'un seul coup, sans crier gare, Prohom se reprend avec l'extraordinaire « A la bonne heure », chanson qui lance réellement le disque et dans laquelle on retrouve ce qu'on aimait tant dans les deux premiers opus. A partir de là, c'est que du bonheur. Mieux : « Allers Retours » marque une évolution importante de Prohom, qui tire sa musique vers de nouveaux horizons, tout en s'appuyant toujours sur la même formule electro-rock. Loin de s'enfermer dans les mêmes schémas, il se renouvelle et livre un disque plus divers, mais toujours aussi personnel. Au niveau des textes, on reste en terrain connu et c'est toujours sarcastique, poétique, réaliste; ça nous parle toujours autant comme si Prohom avait cette capacité de capter l'air du temps et de le restituer avec précision.
Obsédé du contrôle, Philippe Prohom fait tout sur son disque, qu'il a évidemment totalement écrit, paroles et musique. En plus de l'enregistrer, on le trouve aux guitares, basses, claviers et programmations, tripatouillages informatiques, il fait aussi certainement le café et le courrier. Il est même sur la pochette, le CD et partout dans le livret - ça frise la mégalomanie ! Ensuite, comme je l'ai dit, il s'est entouré de nouveaux musiciens, qui constitueront son nouveau groupe de scène (même si on ne sait pas très bien ce qu'on doit leur attribuer sur le disque). Les nombreux choeurs féminins sont assurés par Amélie les Crayons, et la poétesse Julie Salin intervient régulièrement. Ca donne un disque qui s'écoute comme un ensemble d'une grande cohérence, où les morceaux s'enchaînent logiquement, formant un tout compact et solide aux arrangements flamboyants. Une espèce de spirale mélangeant le rock le plus lourd et les musiques synthétiques, à la fois très mélodique et visant à instaurer des ambiances bien noires.
Les chansons les plus Prohom-esques, « Un Inconnu », « La fille du train », ou « Jamais dans le bon sens », sont des bombes nucléaires qui vont faire jouir le fan de base. Mais ce qui frappe surtout, c'est quand le chanteur introduit de la nouveauté dans ses compositions, se lance dans des expériences qui font souvent mouche. Le très planant « Autour de Lucie », morceau en deux parties (intro instrumentale puis chanson en elle même) est entêtant et génial. « KO par insomnie » utilise le style et le parler rap pour aboutir à un morceau bizarre et fascinant. « Enfin Seuls », court intermède parlé fait penser à du Loïc Lantoine et précède les deux morceaux les plus « rock français », où Prohom concasse le genre pour le plier à son propre univers. « Mon Etiquette » est terrible, mais c'est « Grossier » qui emporte l'adhésion avec son second degré ravageur (les « bip » sur les gros mots, la grosse claque aux comiques troupiers vulgos, la télé déchirée comme jamais en une simple phrase...), où le chanteur trouve un équivalent délirant à son cultissime « Georges ». Et l'album se termine en beauté avec « En Forme », fausse chanson française niaiseuse où encore une fois le second degré reigne en maître et dont la fin en forme d'exercice vocal clôt idéalement un disque enthousiasmant.
Un disque qui doit être le moins bon de son auteur jusqu'ici - et encore c'est même pas sûr. Mais qui reste encore bien au dessus du reste de la production actuelle de par chez nous. Reste à voir maintenant ce que le chanteur et sa nouvelle bande vont donner sur scène, là où on a pris l'habitude de les voir au top. On pourra vérifier ça dès le 12 avril prochain à la Maroquinerie, et à la fin de l'année à la Cigale, si ce premier concert est concluant.
En tout cas, même si la perfection de « Peu Importe » n'est pas au rendez-vous ici, c'est pas avec ce disque que Prohom va tomber du piédestal où je l'ai placé il y a un petit moment. Le soulagement y est sûrement pour beaucoup, la grande qualité du disque aussi.
jeudi 29 mars 2007
Par Phil, jeudi 29 mars 2007 à 20:13 :: Le miel des oreilles

Le troisième album de Depeche Mode représente une sorte de passage à l’âge adulte ; ou au moins la sortie de l’adolescence sucrée des débuts. La conjonction de différents éléments en fait le premier disque véritablement important de leur discographie : c’est le premier a intégrer Alan Wilder au sein du groupe (qui en plus écrira ici deux chansons), le premier produit par Gareth Jones, le premier à utiliser les samplers et autres outils électroniques arrivant sur le marché, le premier enregistré à Berlin au cœur de la musique industrielle de l’époque, le premier aux textes plus politisés hantés par la société de consommation et la « valeur travail » et qu’on a rapproché à l’époque du marxisme. A titre personnel, j’adore ce disque que je préfère même au suivant, un « Some Great Reward » pourtant ultra culte mais que je trouve moins attachant.
CTA est un album très technologique, mais une technologie qui commence à dater. Comme il était en avance sur son temps, ce n’est pas bien grave, mais on pouvait craindre que la nouvelle édition abuse de gadgets sonores pour remettre le disque au goût du jour. Heureusement, il n’en est rien ! Que ce soit sur le CD remasterisé ou sur le DVD en DTS, les nouveaux mixages se contentent en gros de redistribuer la musique sur les enceintes. Mais le plus gros du travail a été de « nettoyer » le son de l’album, pour un résultat d’une grande clarté qui fait ressortir tous les bidouillages et toutes les recherches sonores du disque, à mi-chemin entre l’expérimentation électronique et une collection de pop songs efficaces. Sur un morceau atmosphérique comme « Pipeline » et ses sons qui sortent de partout, sur les parties instrumentales comme la fin de « Landscape is changing » ou sur des bombes comme « Everything Counts », c’est magique.
Le DVD est complété des bonus habituels de ces rééditions. Soit un documentaire qui revient sur la conception de l’album, son accueil et ce qu’il en reste aujourd’hui, qui n’apprendra pas grand-chose au fan de base mais s’avère très sympa. Moins de morceaux bonus que sur les autres éditions, mais uniquement parce que le groupe a été moins prolifique à ce moment là. On se régalera quand même du génial « Get the balance right » (sorti en single isolé) et des très bons « Work Hard » et « Fools », on se passera de l’instru pas terrible « The great outdoors » et des remixes. Malheureusement, ces bonus ne sont pas en DTS…

Si les précédents « Construction time again » et « Some great rewards » avaient permis à DM de s’installer dans le paysage sonore et révéler un groupe bien plus intéressant que les gentils garçons coiffeurs des débuts, « Black Celebration » va définitivement asseoir leur réputation et les imposer comme des grands sur la scène musicale mondiale. Album monstre enregistré dans des conditions extrêmes pour le groupe et l'équipe, conçu dès l'entrée en studio comme « le plus grand disque du groupe jusqu'ici », d’une noirceur totale, sans concessions mais contenant aussi des mélodies imparables, mêlant habilement musique industrielle et pop électronique - c’est au-delà de son importance dans l’histoire du groupe un véritable album culte, particulièrement chéri des fans. Il marque à la fois la fin de la « période Berlin » du groupe et le début d’une sorte de trilogie , qui marquera l’apogée de DM. avec « Music for the masses » et « Violator ».
Comme pour CTA, le CD remasterisé ne se vautre pas dans le délire sonore - ce qui était encore plus à craindre ici. C’est tout de même un véritable plaisir de redécouvrir un album aux sonorités très riches avec un mixage d’une telle qualité, qui rend justice au travail du groupe et de Gareth Jones. Par contre, la version DVD en DTS est totalement hallucinante, avec des sons qui sortent de partout, des lignes mélodiques qu’on entendait à peine jusqu’ici, des arrangements hénaurmes, une mise en avant des voix de Dave et Martin (qui chante ici plus de chansons que d’habitude)… « Black Celebration » en DVD DTS, c’est « Black Celebration » en encore plus fort, plus puissant, plus beau, plus noir, plus triste, plusse mieux de partout. C’est tout bonnement sublime.
Au niveau des bonus, c’est là aussi du haut niveau. 3 extraits du concert de Birmingham 86, des chansons qu’on retrouvera plus tard sur “101”, en mieux… Mais surtout, plein de morceaux supplémentaires, avec du lourd : l’énormissime « Shake the Disease » (une des mes chansons préférées), « But not tonight » - merveille pop que j’adore, la bonne « It’s called a heart » (que tout le groupe déteste, d'après le doc !), « Breathing in Fumes » et « Black Day » - des versions remixées de chansons de l’album qui sont carrément de nouveaux morceaux, une version légèrement différente de « Fly on the windscreen » sortie en b side – dispensable, « Flexible » - sympa, et on termine avec le génial instru bien noir « Christmas Island » ! Malheureusement, les 3 morceaux live sont en DTS (pour un résultat qui ne rend pas vraiment) et les autres morceaux en simple Pro Logic (mais qui déchire).
Quant au traditionnel documentaire, c'est une pure merveille de quasiment une heure (le plus long de tous) bourré d'infos vitales (les péripéties de "Stripped" aux states, le début de la collaboration avec Anton Corbjin...), d'images d'archives fabuleuses (le festival d'Athènes en coulisse avec The Cure !), où comme pour SOFAD la langue de bois n'a pas été invitée. Entre la qualité de la remasterisation et les bonus (et puis aussi la présentation très soignée du disque, avec les symboles de la pochette en relief), cette édition de l’album devient la meilleure du lot jusqu’ici, avec « Violator ». Vu l’aura totalement culte de ces deux disques, ce n’est que justice !
Ne restent plus que "Ultra" et "Exciter", dont les rééditions devraient sortir le 21 mai prochain...
lundi 26 mars 2007
Par Phil, lundi 26 mars 2007 à 13:26 :: Jardin Potager
Ca semble être une affaire entendue, « 300 », adaptation de la BD de Frank Miller par Zack Snyder (responsable auparavant du remake de Zombie, « L’armée des morts », plutôt très bien) serait un film réactionnaire, un pur produit néo conservateur américain. Ce qui est (parait-il) déjà le cas de l’œuvre de Miller, bien que comme souvent chez l’auteur on ait du mal à distinguer ce qui relève du premier degré et ce qui ressort de la critique distanciée. A la vision du film, ce côté ultra réac n’est pas forcément ce qui ressort le plus - même si certains éléments sont bien dans la lignée de la politique Bushiste néocon. On a du mal à ne pas tiquer devant ces « combattants de la liberté » qui font face à l'armée perse après avoir été envahie par celle-ci ; difficile de ne pas y voir l’intervention américaine en Irak après le 11 septembre (bien que les fans du film s’en défendent à corps et à cris en disant que ce genre d’interprétation est tirée par les cheveux).
Mais à la limite, ce n’est pas le plus grave dans le film (même si bon, déjà, c’est gratiné). Au-delà de ça, « 300 » est un film crypto fasciste qui glorifie la force du surhomme imposée aux races inférieures. Eugéniste (à la naissance, les enfants laids ou difformes sont jetés d’une falaise parce que bon, faut pas déconner, un spartiate ça doit être beau-grand-et-fort), raciste (les Perses sont des animaux dégénérés menés par une drag queen piercée de partout), primaire (le gars moche et bossu est forcément un traître qui va se retourner contre son pays – les femmes sont des jouets…), « 300 » est un catalogue de la beauferie de base (pléonasme). Tout le film montre des blaireaux belliqueux qui hurlent leur haine de l'autre et se gargarisent de patriotisme. Zack Snyder est en fait un débile irresponsable, qui veut juste livrer un film bourrin, sans se préoccuper une seule seconde de la teneur explosive du matériau qu’il a entre les mains. Un point de vue qui en vaut un autre, mais qu’on peut aussi trouver gerbant.
« 300 », c’est surtout le plus gros concours de bites jamais vu sur un écran. Léonidas et ses tablettes de chocolat mène une équipe de gros bras bas du front qui s'éclatent à massacrer leurs ennemis, qui jouent au concours du plus courageux, qui ne pensent qu'à leurs faits d'armes. Dans « 300 », seul celui qui pisse le plus loin a le droit de cité, les autres ne sont que des tarlouzes d'Athéniens qui osent se vautrer dans la réflexion en se tapant des garçons - alors que c’est bien connu : rien ne vaut une virile baston à coups de glaive dans ta gueule pour prouver sa valeur. Et vas-y que je te montre mes gros muscles, et vas-y que je te fais la grosse voix, et vas-y que je te bute de l'adversaire au kilomètre, et vas-y que je t'enfile la reine par derrière pendant que son mari est parti à la guerre… Et que je t’en remets des couches de « tu seras un homme mon fils », de « never retreat, never surrender » (au bas mot 50 fois dans le film). Là encore, c’est peut-être le fait que toutes ses valeurs néocon me soient étrangères qui pose problème, mais je suis pas certain que ce type de discours mène bien loin…
Bon, mettons qu’on fasse l’impasse sur le fond, « 300 » pourrait être un film très con mais très bon… c'est même pas le cas !
Déjà parce que le scénario tient sur une moitié de timbre poste. Le film n'est qu'une suite de bastons, sans histoire, sans progression dramatique, sans enjeu, sans implication. On se lasse très vite de cette suite décousue de scènes qui se ressemblent toutes et n’arrivent jamais à éveiller l’intérêt.
Mais c’est le parti pris technique du film qui le mène à la catastrophe – la technique employée pour « Sin City » (qui s’en sortait en étant en noir et blanc) aboutissant ici à une bouillie numérique d'une laideur à faire peur. Ce n’est pas être réfractaire au progrès que de dire que ce n’est plus du Cinéma (avec un grand « C »), mais juste des gens qui font joujou avec un jouet technologique inapproprié pour raconter une histoire. Et puis encore une fois, les décideurs, producteurs et réalisateurs hollywoodiens doivent comprendre que l’idée d’adapter un comics à la case près est vraiment naze. Quel est l’intérêt de transposer n’importe quelle œuvre à l’identique d’un medium à un autre, sans se préoccuper des spécificités de chacun d’eux ? Ici, la voix off qui commente les images, souvent en racontant ce qu’on voit (comme si on était trop con pour comprendre !) est ridicule. L’abus de ralentis amène à croire que le film en vitesse réelle durerait à peine 20 minutes (le bonheur !). L’icônisation à outrance des personnages et des attitudes fonctionne aussi bien mieux en BD qu’au cinéma - même si ça donne dans le film quelques plans réussis. Mais globalement on a l'impression de voir un ensemble de plans pour bande-annonce assemblés n’importe comment, pas un film. Et je passe vite fait sur une autre malédiction du soi-disant cinéma « moderne », le sang numérique, qui aboutit à une sensation d’irréalité qui empêche les scènes d’être brutales et sauvages comme il faudrait.
Ajoutez à tout ça (ah bon, y’en avait pas assez ?) des acteurs uniformément mauvais qui se croient dans du Shakespeare et déclament leur texte sur un ton pontifiant et ridicule, et une musique pompière, avec des morceaux de metal tout pourris qui font rigoler (où est passé le NIN de la bande-annonce ?), et on atteint le fond du gouffre.
Le film est donc assez ennuyeux, même si bizarrement il passe assez vite. Sauf sur la fin, qui tire inutilement à la ligne et se traîne en longueur - avec encore plein de ralentis et un faux suspense à trois balles qui tente de nous intéresser au sort des héros, sauf qu'à ce moment là on s’en tape complètement. Mais comme c’est vraiment crétin, on rit aussi beaucoup, la plupart du temps aux dépends du film. Il y a ainsi de grandes scènes comiques involontaires comme les morts achevés au petit matin, le discours plein de bravitude de la reine Ségolène à Sparte, la pub Kellog's, le clip de Mylène Farmer chez l'oracle, le cri de guerre « Ouh Ah ! » (Cantona ?), les 40000 grecs à la fin qui entendent tous ce que dit leur chef au premier rang (faut dire qu’il gueule, comme tout le monde dans ce truc)…
Il y a bien aussi quelques rares moments visuellement intéressants, quelques séquences de bastons sympas... mais c'est tellement noyé dans un océan de merdasse que le film devient irrécupérable. On pourrait presque choisir d’en rire, si « 300 » n’était pas un film hautement haïssable qui donne à peine envie de se moquer de lui. Un ratage total qui fait très peur quant au fait que Snyder a maintenant récupéré le projet « Watchmen » (vraiment, les executives ont de la merde dans les yeux et dans le cerveau !)…
dimanche 18 mars 2007
Par Phil, dimanche 18 mars 2007 à 13:01 :: Le film de ma vie
Après Darren Aronofsky et sa vilaine fontaine (et avant Fincher et son Zodiac sans Francis Huster ?), c'était hier au tour d'un autre de mes réalisateurs fétiches de me décevoir : François Ozon et son « Angel » loin de nous emmener au paradis.
Contrairement aux deux co-spectateurs avec qui je suis allé le voir, je n'ai pas trouvé le film mauvais (peut-être que ma mauvaise foi en faveur d'Ozon me l'interdit), mais juste raté. Le problème, c'est qu'on se trouve ici confronté à ce qui peut arriver de pire à un film : que les parti-pris de mise en scène tombent à plat et se retournent contre lui.
Avec « Angel », Ozon s'inscrit clairement dans la moitié « ludique » de sa filmographie, et cherche ici à rendre hommage aux grands mélos de la période classique hollywoodienne, ces films de Douglas Sirk qu'il admire (« Imitation of life » est cité au plan près). Mais bon, les années 50, c'est bien loin maintenant, et l'hommage tourne trop souvent à la parodie kitsch. Comment garder son sérieux devant cette débauche de couleurs, ces décors en toc, ces costumes rose bonbon à mousseline ? Comment ne pas grincer des dents devant ces grands sentiments exacerbés, ces violons enflammés, ces caractères au romantisme banal, ces péripéties romanesques qui n'auraient pas dépareillé dans un bon vieux Sissi des familles ? Comment accrocher aujourd'hui à cette structure classique de « rise and fall », où évidemment la chute est bien plus intéressante que la gloire, mais aussi bien plus attendue ?
Ozon se réfère ici ouvertement à ses « 8 Femmes », en ayant recours à l'artificialité la plus voyante pour mieux raconter ce qui se passe « en dessous ». Mais contrairement à son film de 2002 (peut-être son meilleur jusqu'ici), la forme prend largement le pas sur le fond, beaucoup plus classique. Alors que dans « 8 Femmes » l'aspect « théâtre de boulevard » permettait de mettre à jour toutes les mesquineries et les petitesses de ses personnages, la débauche de roman-photo de ce film ne sert qu'à dévoiler la pauvre personnalité d'une jeune fille qui a trop rêvé sa vie au lieu de la vivre. Comme l'héroïne écrit de mauvais romans d'amour à la Harlequin, l'esthétique du film nous amène chez Barbara Cartland. Ozon voudrait nous parler des affres de la célébrité acquise trop tôt et trop vite, faire un parallèle avec notre époque avide de people (comme il le dit : « aujourd'hui, Angel Deverell n'écrirait pas de livres, elle passerait à la Star Ac' ») - mais on a déjà vu ça 100 fois ailleurs, et souvent mieux.
Par contre, lorsque Ozon se prend pour Truffaut (sa plus grande influence), ça donne le meilleur du film. Parce que « l'autre » François était un cinéaste d'une modernité affolante, ses grands héritiers (et Ozon est sûrement le meilleur d'entre eux) peuvent s'en réclamer aujourd'hui sans honte. Quand Ozon parvient par moments à traverser le voile de son illusion, il continue de toucher au coeur de ses personnages, à triturer l'âme humaine pour en tirer ce qu'elle a de bon et surtout de mauvais. Il y a ainsi dans « Angel » quelques fulgurances qui laissent entrevoir que le film aurait pu être réussi si Ozon n'avait pas eu les yeux plus gros que le ventre en voulant en faire cet espèce de monstre visuel et émotionnel qui ne lui correspond pas.
Ce qui est certain, c'est que Ozon lui-même ne semble pas dupe de son film, et qu'il y introduit volontairement (contrairement à d'autres qui font des sommets de ridicule en ne s'en rendant pas compte) sa dose habituelle de cynisme et de second (voire troisième) degré. Le réalisateur est habitué à ces exercices d'équilibriste; chez lui c'est souvent « ça passe ou ça casse » - ici ça casse. Mais lorsqu'on se retrouve devant des scènes aussi grotesques que la partie à trois avec le chien suivie de l'héroïne qui écrit cul nu au clair de lune (je schématise, mais c'est très proche de ça dans le film !), on imagine aisément Ozon se marrer autant derrière sa caméra que nous devant le film.
Et puis il y a la direction d'acteurs (d'actrices surtout, bien sûr), le grand point fort du réalisateur, qui sauve définitivement le film du naufrage. Chez les hommes, Sam Neill et Michael Fassbender sont tout simplement parfaits; idem chez les femmes avec Charlotte Rampling et Lucy Russel. Mais c'est la quasi inconnue Romola Garai qui attire toutes les attentions dans le rôle titre. Ozon en fait sa nouvelle muse, une sorte de Ludivine Sagnier anglaise (d'ailleurs elle lui ressemble, et Ludivine fait sa voix dans la VF, si ça c'est pas de la déclaration d'intention), et on l'imagine aisément la modeler, en faire ce qu'il veut sur le tournage. Ce qui permet à la jeune actrice de tout donner dans un rôle exigeant et de briller au milieu de ses immondes froufrous dans son vilain château de conte de fées.
« Angel » marque certainement les limites du « système Ozon », qui commence à fatiguer au bout de 9 films en 9 ans (il essaie de concurrencer son autre idole Fassbinder ou quoi ?). On fatiguerait à moins, mais il est temps que tu prennes des vacances mon ptit François ! Ca tombe bien : pour la première fois, il n'est pas déjà en train de travailler sur son projet suivant. Ce congé sabbatique va lui faire du bien. Et même si j'arrive pas à détester ce film là, j'espère qu'il reviendra en forme pour nous offrir un film à son niveau la prochaine fois. C'est à dire très haut.
samedi 3 mars 2007
Par Phil, samedi 3 mars 2007 à 19:57 :: Le film de ma vie
Après avoir été un grand dans les années 70 (French Connection, L’Exorciste, Le convoi de la peur…) et dans les années 80 (Cruising, To Live and die in LA, Le sang du châtiment, Nightcrawlers – son épisode monstrueux de New Twilight Zone…), William Friedkin était considéré comme perdu pour le cinéma après une série de bides artistiques et commerciaux (La nurse, Blue Chips, Jade – pas trop mal celui-là, L’enfer de chépukoi, et d'autres merdes). En 2003, certains (dont je suis) avaient vu en Traqué un semblant de retour sur le devant de la scène pour "Hurricane Billy". Alors qu’il s’est plutôt consacré ces dernières années à la mise en scène d’opéras (si si !), voilà qu’il opère un retour flamboyant au cinéma avec « Bug », sorti chez nous fin février.
Aggie est une paumée qui vit dans un motel miteux et travaille la nuit dans un bar pour lesbiennes. Un jour, une de ses collègues lui présente Peter, un homme étrange et timide, dont elle va tomber amoureuse. Alors que son mari sort de prison et revient la harceler, elle va découvrir que son nouveau compagnon cache des secrets étranges… à moins qu’il ne soit qu’un schizophrène parano qui invente ces histoires d’insectes vivant dans son corps.
Adapté d’une pièce de théâtre de Tracy Letts (par lui-même), le film part sur une base simplissime, et se barre en sucette au fur et à mesure de son déroulement. On ne sort quasiment jamais de l’appartement d’Aggie, et hormis quelques personnages secondaires apparaissant ponctuellement, toute l’action se concentre autour du couple qui va peu à peu sombrer dans la névrose.
Le film pâtit parfois de son origine théâtrale, notamment dans certains monologues plus taillés pour la scène que pour l’écran. Mais Friedkin et son chef op’ Michael Grady dynamitent la mise en scène et grâce à une réalisation nerveuse et inventive (revenant parfois aux sources du documentaire, la grande influence du réalisateur) livrent un vrai film de cinéma. Le décor unique change sans arrêt au fur et à mesure du film, devenant de plus en plus étrange, jusqu’à être entièrement tapissé d’aluminium à la fin, devenant une excroissance monstrueuse de l’esprit délirant des protagonistes.
On ne saura jamais démêler le vrai du faux dans ce que Peter affirme. Est-il vraiment le fruit d’expériences de l’armée et est-il en effet le vecteur d’insectes destinés à le tuer avec son entourage ? S’est-il vraiment enfui d’un hôpital militaire ? Ou n’est-il pas juste un grand malade totalement paranoïaque ? Ce qui est sûr, c’est que Letts et Friedkin se jouent de toutes les théories du complot, portant ainsi un regard acide sur une Amérique qui ne sait plus que se faire peur et s’inventer des ennemis (réels ou non). Là où le film fait vraiment mal, c’est quand il montre comment les théories de Peter déteignent sur Aggie. Que Peter dise vrai ou non, il manipule totalement cette femme qu’il vient de rencontrer, jusqu’à une scène finale dérangeante durant laquelle elle finit par se persuader elle-même de tout un tas de trucs qui la font plonger définitivement dans la folie.
A l’exception de deux courtes scènes, le film est assez soft visuellement. Mais ces deux scènes sont terribles : un arrachage de dents à la tenaille et un meurtre au couteau sauvage et acharné, ça impressionne durablement ! Mais au-delà de ça, le film développe une tension qui va crescendo et terrasse le spectateur. Comme une sorte de catharsis, on rit souvent aussi, mais bien jaune. C’est que Friedkin fait tendre son film vers le grotesque et l’outrance, notamment dans le surjeu de ses acteurs. Il faut rendre ici justice à Ashley Judd, qui donne énormément de sa personne et qu’on a jamais vu aussi bonne (dans son jeu, parce que pour le reste – et on le voit bien ici – bof bof !). Et à Michael Shannon, peu connu au cinéma mais qui tenait déjà le rôle de Peter dans la pièce, et qui est absolument étonnant.
Constamment sur la corde raide, Bug est une expérience de cinéma limite et éprouvante, qui manque à tout moment de se vautrer mais qui reste toujours « du bon côté de la barrière ». Ce qui constitue sa plus grande force et la preuve éclatante de sa réussite.
Ce n’est pas un film parfait, loin de là, et il nécessite un minimum d’implication de la part du spectateur - il faut accepter de se laisser entraîner dans son univers. Mais si on y consent, on y vit une expérience trouble et fascinante, assez traumatisante. Ca faisait un petit moment qu’un film ne m’avait pas remué comme ça, et qu’est-ce que c’est bon ! Si ça pouvait marquer le retour durable d’un des réalisateurs américains les plus importants de la fin du siècle dernier, ça serait la cerise sur le gâteau.
jeudi 22 fvrier 2007
Par Phil, jeudi 22 fvrier 2007 à 11:10 :: Le miel des oreilles
Trent Reznor est décidément un mec étonnant. Alors qu’il passe d’habitude des années à peaufiner les albums de Nine Inch Nails et distribue les tournées au compte-goutte, voilà que depuis la sortie de « With Teeth » en mai 2005, il est constamment sur tous les fronts. Et depuis le début 2007, on frise la surcharge de travail : nouvelle tournée européenne, nouvel album annoncé pour fin avril, sortie d’un DVD live la semaine prochaine, et encore un album prévu dans la foulée pour début 2008 ! Qu’est-ce qui lui arrive, il va mourir bientôt et veut tout boucler musicalement avant ???
Enfin, je ne vais évidemment pas bouder mon plaisir : le DVD s’annonce grandiose, les premiers morceaux du nouvel album « Year Zero » sont déments, et le groupe était à l’Olympia hier, moins de deux ans après le Zénith où je les avais vus pour la première fois en live (ils font un second Olympia ce soir, mais j’y vais pas, argh…). J’avais trouvé le concert de 2005 énorme... j’ai été encore plus emballé par celui de l’Olympia !
NIN est un groupe qui s’accommode mal des salles « moyennes », et qui doit jouer soit dans des grands stades, soit dans des salles (relativement) petites pour donner le meilleur d’eux même. Et l’Olympia, en plus d’offrir cette configuration idéale, possède une des meilleures acoustiques qui soient. Du coup, le son était hier super bien réglé et pétait de partout, sans pour autant être assourdissant. Et puis, pour l’anecdote, on a quand même eu beaucoup moins chaud que dans la fournaise du Zénith !
Pour cette tournée, le groupe n’est pas lié à un album, et pioche donc dans tout son répertoire, jouant peu de With Teeth pour se concentrer sur les albums chouchous du public que sont Broken et The Downward Spiral (bon, c’est pas mes chouchous à moi, mais y’a aussi pas mal de The Fragile donc ça va !). C’est assez rare chez eux : la setlist varie pas mal d’un jour à l’autre, ce qui réserve quelques surprises bienvenues, tout en gardant aussi quelques grands moments très attendus. Par contre, comme de coutume, le groupe a encore changé depuis la dernière fois (mais très peu), Josh Freese remplaçant Jerome Dillon à la batterie, et s’en sortant plus que bien. Sinon, Allessandro Cortini est toujours assez discret derrière ses machines (ce qui ne l'empêche pas d'être excellent techniquement), Jeordie White assure comme une bête à la basse, Aaron North à la guitare fait toujours n’importe quoi en s’agitant dans tous les sens. Et puis il y a Trent, un peu plus calme hier qu’il y a deux ans, mais se lâchant bien en gueulant. Il a même un peu parlé avec le public (pas trop, hein, faut pas abuser !), lâchant quelques blagues (« we’ve got a new album soon, fucking incredible isn’t it ? »), et allant jusqu’à danser à la Robert Smith sur « Only ».
Après une première partie dramatique assurée par The Po-po (du bruit, des mecs qui braillent, des gens qui croient pouvoir allier rock alternatif et gros metal-indus mais ont oublié qu’il fallait écrire des chansons), le groupe débarque sur scène alors que les lumières sont encore allumées. Elles s’éteindront au bout d’un petit moment, et si NIN a mis de côté ses mises en scène grandiloquentes, ils ont su compenser avec un light show impeccable aux effets soigneusement dosés (et une superbe utilisation de lampes soucoupes au dessus de chaque membre du groupe).
Et déjà, c’est le choc, avec une version sublime de Somewhat Damaged à l’intro synthétique méconnaissable. Le début du concert est une avalanche de décibels et le public est immédiatement conquis. Même si les gradins (où je suis) restent assez calmes, on sent bien un emballement dans un public heureux d’être là. Pour moi, c’est l’extase totale, d’autant plus quand le groupe lance ma chanson préférée, Something I can never have, qu’ils nous font cette fois entièrement (contrairement au Zénith !), avec une fin épique qui donne le frisson. Plein d’autres grands moments à noter comme cette 'Ruiner inattendue, l’enchaînement Help me, I’m in hell / Eraser, les versions explosives de Wish et Gave Up, le nouveau single Survivalism très très bon en live, The day the whole… toujours aussi glaçante… Je suis resté scotché et complètement ailleurs pendant tout le concert, jusqu’au final avec bien sûr Hurt, sublime, et l’apothéose de Hand that feeds et Head like a hole'', pendant laquelle le groupe a évidemment tout saccagé devant un public aux anges.
Bien sûr, 1h40 de concert, c’est pas assez long, surtout quand c’est de ce niveau ; en même temps, le groupe mise tout sur l’intensité, et le concert ne souffrait d’aucune baisse de rythme. Quelques chansons surprises jouées jusqu’ici sur la tournée (The Fragile, Into the void, Deep…) manquaient à l’appel et auraient avantageusement remplacé Suck ou Burn dont la qualité un peu inférieure au reste ne justifie pas qu’on les entende tout le temps (y compris au Zénith).
Mais ce ne sont que des pinaillages, histoire de ne pas porter aux nues un concert qui fait quand même certainement partie de mon « Top 3 », et qui était définitivement énormissimantesque !
Somewhat Damaged
Last
March of the pigs
Something I can never have
Ruiner
Closer
Burn
Gave Up
Help me, I'm in hell
Eraser
Wish
The big comedown
Survivalism
Only
Suck
The day the whole world went away
Dead Souls
Hurt
Hand that feeds
Head like a hole
vendredi 9 fvrier 2007
Par Phil, vendredi 9 fvrier 2007 à 18:10 :: Le miel des oreilles
Alors que le monde musical anglais s’extasie tous les trois mois sur le « nouveau groupe du siècle aussi fort que les Beatles », il faut bien qu’ils tombent de temps en temps sur un groupe et un album qui valent vraiment le coup. Encore faut-il que le soufflé ne retombe pas aussi vite qu’il a gonflé, que l’album survive à plus de trois écoutes, que le groupe soit capable de dépasser la hype de trois semaines. Avec l’énormissime « Silent Alarm » en 2005, Bloc Party semblait en bonne position pour s’imposer en tant que chef de file du renouveau de la pop anglaise. Leur second opus sorti le 5 févier, « A Week-end in the City », confirme tous les espoirs placés en Bloc Party, LE groupe anglais du moment, qui s’en va ici tutoyer les grands.
Week-end… est un très bel exemple de ce que doit être un second album réussi, s’appuyant sur les bases du premier tout en élargissant la musique du groupe vers d’autres horizons. Par moment, on retrouve le groupe tel qu’on le connaissait, mais celui-ci affirme une réelle volonté de se renouveler. Ca passe par des chansons aux structures plus complexes et par une plus grande variété de styles. Ca passe aussi par un mixage ahurissant (signé Jacknife Lee, habitué aux albums épiques après son travail avec U2) qui donne l’impression que l’album a été enregistré par 50 personnes et pas par 4 petits jeunots dans leur coin. Le disque est bourré d’arrangements électroniques, de filtres, de boucles de synthés, fait appel à des parties orchestrales. Les chansons allient la puissance pop de mélodies astucieuses et travaillées à des ruptures de rythme (accélérations, cassures…) assez expérimentales. Comme l’indique son titre, c’est un poème urbain, moderne et globalement très noir, avec quelques plages plus enjouées (I still remember, la fin de Sunday…) qui permettent de respirer un peu.
Tout ceci ne va pas aller à l’encontre de la réputation de groupe intello élitiste que se traîne Bloc Party, surtout en Angleterre. De fait, c’est un disque qui nécessite plusieurs écoutes avant de pouvoir vraiment y accrocher sans réserves. La première fois que je l’ai entendu, je le trouvais grandiose dans sa première moitié, un peu mou et chiant ensuite. Dès la deuxième fois, c'est à peine si j'ai détecté une petite baisse d’intérêt dans les 3-4 dernières chansons. Et maintenant, si je continue de trouver que le début étouffe un peu l’album, je le trouve globalement excellent. De même, on trouve au départ que beaucoup de morceaux se ressemblent, mais à force de les connaître, on se rend compte que chaque chanson est différente et comprend toujours ses petites spécificités.
Tout au long de l’album, Bloc Party semble s’amuser à citer ses contemporains (un peu de Muse, un peu de Franz Ferdinand, des guitares à la Arctic Monkeys...). Mais le groupe écrase rapidement toute concurrence et enfonce les autres groupes angliches du moment, tout en se permettant de citer de glorieux aînés (The Cure ou Radiohead, pour faire bonne mesure).
L’album contient « seulement » 11 chansons (pour 55 minutes)… ce qui n’est finalement pas plus mal. Ca lui évite de lasser sur la durée et il n’y a aucun remplissage. Chaque morceau compte, et le tout est très cohérent. Sans avoir affaire à un album concept, l’ensemble tourne autour de thèmes récurrents avec des textes acides et cyniques qui proposent une photographie de l’état de la jeunesse d’aujourd’hui. Une génération perdue (Song for Clay, Where is home ?), aux valeurs galvaudées (The prayer, Sunday), uniformisée (Uniform', forcément'), conditionnée (Hunting for Witches, seule chanson ouvertement politique du disque)… Comme toujours, les textes multiplient aussi les références littéraires (Brett Easton Ellis'' notamment).
Le chant de Kele Okereke est toujours aussi étonnant, d’autant plus qu’il s’affirme ici d’une façon plus solide (écouter comment il joue avec les paroles pour les tordre, les étirer, et les faire coller à sa voix plutôt qu’à la musique). Les lignes de basse de Gordon Moakes sont impitoyables, la batterie tribale et accrocheuse de Matt Tong est omniprésente, les guitares de Russel Lissack lâchent des envolées lyriques et des séquences mélodiques fabuleuses.
Il est difficile de comparer cet album avec le premier, qui constituait une grosse claque inattendue venue de nulle part. Mais à chaque écoute « A Week-end in the City » s’affirme un peu plus comme un grand disque, une pièce musicale imposante qui force le respect. Sans pour autant être intimidante ou prétentieuse, procurant un plaisir direct et immense à l’auditeur. Un futur classique, j’vous l’dis !
Song for Clay (Disappear Here)
Hunting for witches
Waiting for the 7:18
The prayer
Uniform
On
Where is home ?
Kreutzberg
I still remember
Sunday
SXRT
Le disque existe en deux éditions. L’édition limitée n’est pas super intéressante, mais très belle et pas beaucoup plus chère, vaut mieux donc acheter celle là. On y trouvera en plus du disque un DVD contenant les clips de « The Prayer » et « I still Remember », tous les deux bien foutus et pleins d’effets visuels sympas. Et aussi le « making of » de l'album, pas super intéressant quant a lui. Déjà, on comprend rien à ce que raconte le groupe avec leur accent à couper au couteau ; en plus les quelques scènes d'enregistrement montrent surtout un groupe de gars en train de glander. A se demander comment ils ont fait pour enregistrer un album aussi énorme en ne foutant rien !
jeudi 1 fvrier 2007
Par Phil, jeudi 1 fvrier 2007 à 13:03 :: Ka-Tet
« Cujo » n’est pas vraiment un des grands livres de Stephen King - il est un peu trop long (même si c’est pas un pavé) et use de grosses ficelles qui ne passent pas toujours bien. Mais à mon avis (forgé à la poursuite de ma relecture de l’intégrale du King), il apparaît comme un livre charnière dans son œuvre. Au moment où il l’écrit (entre fin 77 et début 80), il est en train de devenir célèbre, et c’est probablement le premier de ses livres à être pensé au sein de son œuvre. C’est vraiment ici qu’il commence à créer un univers cohérent, en intégrant à l’histoire des personnages récurrents, des cycles, des thèmes et des idées qu’on retrouvera souvent chez lui. « Cujo » se déroule à Castle Rock, petite ville imaginaire du Maine, qui sera au centre du cycle le plus important de King, avec l’univers de « La Tour Sombre ». On retrouve dans ce roman des personnages récurrents (le Shérif Bannerman, des habitants du village…), on y reparle de Frank Dodd, le tueur maniaque arrêté par Johnny Smith dans « Dead Zone »… Par la suite, les événements de ce livre reviendront eux aussi hanter d’autres histoires de l’auteur.
Par rapport à son statut naissant de « super écrivain », ce roman marque aussi la prise de conscience de son style et de ses constantes, qu’il pousse à un niveau presque archétypal. Pendant quelques années après « Cujo », l’auteur va ainsi publier l’un après l’autre les livres qui définiront le « style King », celui qui sera aimé par ses fans et décrié par les autres, celui qui sera copié et fera école, celui auquel il tournera le dos pour se renouveler au début des années 90. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’apogée de cette période sera marquée par « Bazaar », le roman où il détruit Castle Rock, acte évidemment hautement symbolique.
L’action se déroule dans une ferme paumée à la sortie de la ville, qui sert de garage aux habitants du coin. Une femme et son fils s’y retrouvent prisonniers de leur voiture en panne, à la merci de Cujo, un gros Saint-Bernard enragé. Comme toujours chez King, l’argument de base est très simple, ce qui lui permet de greffer des tas de trucs dessus. Ici, il s’éclate à accumuler les détails qui vont mener petit à petit à la situation inextricable qui constituera le climax du livre, une lutte impitoyable pour la survie, métaphore de la lutte entre la civilisation et la nature.
C’est une sorte de conte de fées morbide, qui commence par « il était une fois » et reprend beaucoup d’éléments du conte de fées classique. On y retrouve les peurs d’enfant, l’histoire d’une famille face à un monstre, la peur du monstre du placard, la figure de l’ogre…
Au-delà de ça, le thème central est celui du le couple et de la famille. Les deux couples principaux de l’histoire sont bourrés de problèmes et l’auteur se livre à une étude misanthrope qui fait exploser les valeurs de la petite famille américaine. Là encore, on est dans le prototype, celui de ce « fantastique du quotidien » qui deviendra la marque de fabrique de King. Souvent dans le livre, le lecteur est plus intéressé par les états d’âme des personnages et leurs péripéties personnelles que par l’affrontement avec le chien. C’est l’étude de mœurs plus que le thriller qui captivent dans « Cujo », est c’est son principal défaut. Qui est accentué par un problème de multiplicité des points de vue : on ne sait jamais trop quel est le personnage « leader » de l’histoire, et on a du mal à appréhender le livre.
Ce qui pourrait alors s’apparenter à certains « tours de force narratifs » de King est un peu désamorcé par ces hésitations. On rejoint le principe de base de « Marche ou crève » (comment tenir 500 pages avec des mecs qui marchent et se font buter) ou par la suite « Misery » (comment tenir 500 pages avec un mec prisonnier dans une chambre à la merci d’une folle). A la moitié du livre, la femme et l’enfant se retrouvent bloqués dans leur voiture face au chien, mais ici, on suit en parallèle ce qui arrive à d’autres protagonistes. Ce n’est pas inutile car ça permet d’amener petit à petit la résolution de l’histoire, mais on perd en efficacité. Une efficacité qu’on retrouve quand même à la toute fin, avec une conclusion hyper noire et anti politiquement correct, qui a beaucoup fait pour la renommée du livre.
Même si ce n’est pas un grand livre, relire « Cujo » en 2007 a été un vrai bonheur pour moi : c’est en effet le premier King que j’ai lu (ça devait être en 85 ou 86…). A l’époque, j’avais été frappé par sa noirceur et sa violence, et traumatisé par la fin. Si le livre fonctionne moins bien aujourd’hui (et oui, on vieillit !) et par rapport à d’autres bouquins de l’auteur, il reste plutôt agréable à lire et fait passer un bon moment.
lundi 29 janvier 2007
Par Phil, lundi 29 janvier 2007 à 08:53 :: Jardin Potager
Les premières paroles du film, prononcées par un gosse au tout début lors du générique sont « putain, ça commence bien ». Formidable mise en abyme de la part de Laurent Boutonnat, qui semble savoir qu’il a réalisé une belle daube.
Presque 15 ans après « Giorgino », l’artiste maudit, ex enfant chéri du clip grâce à ses collaborations avec Mylène, revient au cinéma par la grande porte. Film d’aventures au lourd budget et au casting conséquent, « Jacquou le croquant » est de surcroît l’adaptation d’un roman qui a donné lieu à une série française des années 70 qu’on peut presque qualifier de culte. Le film avait tout pour être une de ces « spectacles populaires de qualité » dont se gargarise la presse ciné et une profession qui cherche à retrouver les faveurs du public. Comme souvent : c’est encore raté.
Si la faute en incombe principalement à Boutonnat, l’origine du ratage est aussi à chercher dans le matériau de base. Ce type de roman d’aventures « feuilletonnant » qui avait cours fin 19ème / début 20ème, est devenu aujourd’hui quasiment inadaptable. Cette succession de péripéties et de rebondissements avec des héros idéaux prête au mieux à sourire ; les cyniques se régaleront de la débilité de l’ensemble. Et puis, sans l’avoir lu, je suis prêt à parier quand même que c’est sûrement pas un chef d’œuvre de la littérature – même dans le domaine du divertissement, n’est pas Alexandre Dumas qui veut !
Néanmoins, l’histoire est idéale pour un Laurent Boutonnat qui n’a pas changé d’un pouce depuis 20 ans qu’on le connaît. Elle lui permet de se lâcher complètement en donnant libre cours à son amour du romantisme exacerbé, des personnages iconiques, des beaux paysages noyés sous la neige, des vignettes archétypales. Adepte de la surenchère dans le visuel et l’émotion, il réalise ici ni plus ni moins qu’un clip géant de Mylène Farmer. Mais ce qui passait dans des clips (et paraissait même révolutionnaire… mais c’était dans les années 80 !) devient carrément indigeste sur 2h30 très très très très très longues !
La première heure, avec Jacquou enfant, est interminable. L’heure et demie qui suit est seulement minable. Boutonnat cherche à faire un film épique et lyrique, et exagérant tout il n’aboutit qu’à une emphase surgonflée qui plonge dans le ridicule. Tous les effets sont appuyés, toutes les péripéties sont tellement hénaurmes qu’elles en deviennent risibles, les personnages sont taillés à la serpe et tellement simplistes qu’on les croirait tirés d’un Oui-Oui. Jacquou passe par des tas d’épreuves auxquelles on ne croit pas une seconde pour se transformer en une espèce de Che Guevara mâtiné de super héros qui met sérieusement à mal à la fois la véracité historique et la structure scénaristique.
Mais le pire, c’est la surenchère constante du style ampoulé de Boutonnat. Ah, ces images super travaillées mais creuses, ah ces envolées mystiques et symboliques (les loups très « Farmeriens », les aigles…), ah ces ralentis exagérés, ah ces mouvements de caméras virtuoses mais inutiles… Ah cette musique, surtout (signée évidemment du cinéaste musicien lui-même !), omniprésente, super forte (la scène où la mère crie sa vengeance : on ne l’entend même pas alors qu’elle gueule sa race tellement les violons sont forts !), à mi chemin entre Richard Clayderman et André Rieu, qui appuie l’émotion jusqu’au dégoût, des fois qu’on n’ait pas compris à quel moment il fallait pleurer et à quel moment il fallait frémir. De fait, après une première heure où on s’ennuie, on finit par ne plus savoir ce qu’on doit éprouver devant ce ratage. Alors on se met à rigoler devant ces images d’Epinal (Jacquou devant la fenêtre avec son mouton, énorme !), devant cette parodie involontaire de « La petite maison dans la prairie », devant ces incohérences énormes… Evidemment, le réalisateur a un certain sens du visuel et beaucoup d’images sont belles. Mais de là à dire qu’il a du style… il y a un grand pas que je ne suis pas près de franchir ! Passe encore quand il croit que la beauté de l’image fait tout et peut compenser les tares d’un film mal foutu, mais quand il se prend pour Sergio Leone dans un bal de village qui tourne à la lutte des classes, on sombre au fond de la poubelle du cinéma ! Dire que certains ont critiqué les combats de pieds du « Pacte des loups », au moins il n’y avait pas le Dancing Show ! Alors après, quand il essaie de faire son petit Kubrick avec les scènes de château filmées en DV moche, c’est le comble du n’importe quoi. Ah, et puis il faut savoir que le dérèglement climatique existait déjà en 1830 dans le Périgord : pendant tout le film, il pleut des trombes d’eau ou il fait super beau dans la même scène, parfois même en champ/contre champ (et croyez moi : je connais la Dordogne, cette météo est à mourir de rire !).
Par un accès soudain de gentillesse (et parce que je dois partir au boulot), je ne parlerai pas des acteurs, uniformément mauvais. Gaspard Ulliel fait son Gaspard Ulliel et a l’air aussi benêt que d’habitude (j’ai hâte de le voir en Hannibal Lecter !), Dupontel surjoue à mort, Olivier Gourmet est affligé d’un look ridicule, Marie Josée Croze est juste très bonne, Jocelyn Quivrin aussi machiavélique que moi au réveil, les jeunes personnages secondaires ne devraient retrouver des rôles que dans des productions AB…
Finalement, le seul intérêt de « Jacquou la Cracotte » est de retrouver un certain cinéma hyper drôle involontairement qu’on avait presque oublié depuis le temps (celui des Michel Vaillant et autres Catwoman). Par contre, ça commence à faire sérieusement chier pour le cinéma français de « divertissement populaire de qualité », qui continue de se retourner dans sa tombe sans trouver d’émissaire valable !
vendredi 26 janvier 2007
Par Phil, vendredi 26 janvier 2007 à 23:54 :: Jardin Potager
Alors bon, "Pars vite et reviens tard" de Régis Wargnier est sûrement adapté d'un livre, mais ça doit pas être le "Pars vite et reviens tard" de Fred Vargas !
Comme bien souvent avec l'adaptation d'un livre que j'aime (même si c'est pas mon Adamsberg préféré - c'est surtout une adaptation du cycle de l'auteure), je suis incapable d'être objectif et de voir le film avec un regard extérieur. Mais cette fois, je crois que c'est encore pire que d'habitude (V pour Vendetta par exemple), parce que l'adaptation est vraiment mauvaise. Quand on pense qu'ils s'y sont mis à 5 pour écrire cette purge, ça fait peur !
On le savait rien qu'à la lecture du casting : aucun acteur n'a quoi que ce soit à voir avec les personnages des livres. José Garcia joue un flic taciturne et explosif, constamment tendu, à l'opposé du flegmatique Adamsberg qui vit dans son petit monde et est traversé de révélations fulgurantes. Lucas Belvaux est par contre trop monocorde pour incarner Danglard (et d'ailleurs, ils ont dû s'en rendre compte au montage : au fur et à mesure du déroulement du film, il est de moins en moins présent !). Ca ne serait pas grave si ça n'était que des pinaillages de fans de Vargas déçus, mais l'inadéquation entre les acteurs, leurs rôles et les personnages de base fait qu'ils n'arrivent jamais à trouver le ton juste. José Garcia, dont on dit souvent (à raison) qu'il est un grand acteur, est ici plutôt mauvais. Et il entraîne derrière lui tout le reste du casting, tout le monde, de Michel Serrault à Marie Gillain ou Nicolas Cazalé étant assez médiocre. Seul Olivier Gourmet parvient à donner de l'épaisseur à son personnage. Est-ce un hasard ? C'est le seul qui soit, non pas tout à fait comme dans le livre (là encore, les puristes vont hurler sur ses origines), mais qui en retranscrive en tout cas l'esprit.
Et alors, je vous parle pas de l'histoire. D'un côté, on a voulu faire un film pour les amateurs de Vargas, de l'autre le rendre accessible à ceux qui ne l'ont jamais lue. Du coup, je défie quiconque n'a jamais jeté un oeil à ses écrits de comprendre quoi que ce soit aux motivations des personnages, à ce qu'ils font, à ce qu'ils sont. Et pour ceux qui ont lu le livre, les scénaristes ont eu la gentillesse de changer plein de trucs, histoire qu'on ne sache pas tout à l'avance. C'est sympa, mais vraiment, fallait pas : la plupart des nouvelles idées sont complètement cons (l'explication finale alambiquée et qui ne veut rien dire) !
Après, Wargnier (ou plutôt son chef op') filme très bien Paris... Mais il n'est carrément pas certain qu'il était le réalisateur idéal pour ce film. Visiblement inculte en matière de polars, il emmène celui-ci sur le terrain pépère du téléfilm à la Navarro. Tout l'intérêt des livres de Vargas résidant dans son style et dans sa manière de tordre la matière roman policier "classique", il fallait avoir une "vision" pour retranscrire cela à l'écran. Plombé par un cahier des charges voulant plaire au plus grand nombre, le film finit par être plat et sans intérêt (comprenez : laid, mou et chiant). De temps en temps, réalisateur et techniciens se la pètent avec des effets visuels ridicules qui ne mènent à rien, juste histoire de dire qu'on n'est pas devant TF1. Seules les scènes en Afrique, où Wargnier se trouve en terrain connu, ont un certain relief.
Alors évidemment, je ne sais pas ce que j'aurais pensé de ce film si je l'avais vu sans connaître le livre... J'attends d'ailleurs impatiemment des avis de gens dans ce cas ! Mais bon, j'imagine que c'est pas terrible quand même.
Espérons juste que le film ne va pas donner lieu à une franchise cinématographique qui va massacrer les autres livres de la série ! Ou alors, d'accord, mais avec un autre réalisateur, un autre casting, d'autres scénaristes... et puis allez, vaudrait mieux adapter un autre auteur, en fait ! Marc Levy et Dan Brown sont disponibles, aux dernières nouvelles...